« 28 avril 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 107-108], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11932, page consultée le 01 mai 2026.
28a avril [1845], lundi matin, 8 h. ¼
Bonjour, mon petit Toto, bonjour, mon cher amour, bonjour, mon âme, ma
vie, ma joie, bonjour. C’est aujourd’hui que tu fais enfin ton
apparition au Luxembourg1. Hélas ! je ne
serai pas là pour jouir de l’admiration unanime qui t’accueillera à ton
entrée. Je suis triste, mon Victor bien aimé, triste sans amertume. Ce
n’est pas de l’humeur que j’éprouve, c’est le regret profond,
inexprimable de ne pas te voir chaque fois que les occasions pourraient
le permettre naturellement. Je sais bien que tu as ta famille à faire
passer avant moi, c’est ce qui m’ôte toute amertume et toute mauvaise
pensée, mais cela ne diminue en rien le regret que j’ai de ne pas te
voir aujourd’hui.
J’ai vu ma pauvre fillette2 ce
matin avant qu’on vînt la chercher. Je lui ai dit de se conduire avec
son père tout à fait d’après ton conseil en lui faisant espérer que cela
ne serait que momentané. Mais, entre nous, je ne le crois pas. Je
n’attends rien de bon de cette âme lâche et sans foi. Aussi je te
supplie, au nom de l’amour et de la vénération que j’ai pour toi, d’être
très sévère et très froid avec lui la prochaine fois que tu le
rencontreras. Il ne faut pas que ce misérable trouve un encouragement
dans ta généreuse bienveillance à son odieuse conduite vis-à-vis de
nous.
Cher adoré bien-aimé, je te parle sans cesse de moi quand
j’ai le cœur plein de toi, quand je donnerais une année de ma vie pour
une minute de ton amour, quand je donnerais mille fois ma vie pour un
baiser. Que m’importe la turpitude de ce stupide crétin. Je ne le sens
qu’à travers le cœur de cette pauvre enfant, le seul être avec toi pour
qui je donnerais ma vie sans hésiter. Si ce n’était pas pour elle, la
pauvre enfant, Dieu sait si ce misérable aurait le pouvoir de
m’émouvoir.
Juliette
1 Ce 28 avril 1845, Victor Hugo prête serment en tant que pair de France au Palais du Luxembourg où siège la Chambre des pairs.
a « 29 ». La date a été corrigée sur le manuscrit par une autre main.
« 28 avril 1845 » [source : BnF, Mss, NAF 16359, f. 109-110], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11932, page consultée le 01 mai 2026.
28 avril [1845], lundi après-midi, 4 h. ¾
Vous devez être dans toute votre splendeur dans ce moment-ci, mon amour, et tous les yeux sont fixés sur vous avec admiration. Vous triomphez, vous êtes heureux, rien ne vous manque, pas même la pauvre Juju à laquelle vous ne songez pas peut-être et qui fait sa vie et son bonheur de vous adorer. Pendant que vous l’oubliez, elle pense à vous. Pendant que vous éblouissez tous les regards, elle vous attend, elle vous désire et elle vous aime. Sa vie n’est faite que de ces trois choses-là : vous attendre, vous désirer et vous aimer. Il ne tient qu’à vous de lui épargner les deux premiers tiers de la besogne en venant plus souvent et en ne vous en allant pas si vite. Mais, hélas ! je crains que le pli n’en soit trop bien pris pour que vous puissiez jamais changer cette absurde habitude. Mon Victor bien aimé, tu vois que moi aussi j’ai pris la mauvaise habitude de me plaindre pour une chose qui ne dépend pas de toi de changer puisque ce sont tes affaires qui en sont cause. J’ai beau me dire cela, je ne peux pas m’empêcher d’être triste de ton absence et de te le laisser voir. Je t’aime trop, mon Victor, il faut me pardonner ce vilain défaut dont je ne peux ni ne veux me corriger. En attendant que tu viennes, je donne audience à ma propriétaire et à ses ouvriers. Si tu as le temps et le courage de jeter un coup d’œil sur l’état de lieux qu’elle m’a apporté, tu verras ce qu’il faudra que je dise et que je fasse. D’ici là, je te baise de toutes mes forces.
Juliette
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle déménage dans une jolie petite maison avec jardin, et Hugo (moins jaloux car infidèle) relâche la surveillance étroite qu’il exerçait sur elle.
- 10 févrierJuliette déménage du 14 au 12, rue Sainte-Anastase.
- 1er marsHugo vient dîner pour la première fois dans son nouveau logement.
- 25 marsMort de M. Foucher, beau-père de Victor Hugo.
- AvrilVictor Hugo accorde à Juliette le droit de sortir seule.
- 13 avrilHugo nommé Pair de France.
- 2 juilletHugo surpris avec Léonie en flagrant délit d’adultère dans leur chambre du passage Saint-Roch, par M. Biard et la police. Juliette n’en saura rien, malgré le scandale dans les journaux.
- 8-10 septembreEscapade de Hugo, peut-être avec Léonie Biard, près de Montfermeil.
- 26 septembrePèlerinage de Juliette et Victor Hugo aux Metz.
